Voici une nouvelle intitulée SEUL. Elle a été remaniée plusieures fois, et la dernière en date, c'est pour cet article.
Voilà, c'est fait. Cette nuit, sous un arbre dans la forêt de Fontainebleau, il vient de tuer. A vrai dire, ce n'était pas bien difficile. Il a suffi d'un couteau, d'une courbe sifflante dans l'air avec le bras prolongé par l'arme... puis le planter dans le corps de sa victime, puis le petit bruit sourd d'un corps qui tombe, semblant défier le grand silence de la nuit, à l'image de David affrontant Goliath... mais maintenant, c'est fini.
Il contemple le corps lourd à ses pieds, la blessure ouverte, béante car il a retiré le couteau pour ne pas l'abandonner à de simples gens.
Les seuls témoins de la scène sont les arbres, qui ne le vendront pas, les vers qui rongent le cadavre, trop heureux de leur sort pour penser à juger celui qui les a servi.
Lui, a tendu tous les muscles de son corps et est à l'écoute du moindre bruit. Le sifflement du vent dans les feuillages lui semble un murmure désapprobateur et le bruit de pas d'animaux sur l'humus humide et frais de la forêt lui anonce que la vie continue quoi qu'il arrive...
Et maintenant?
C'est drôle, ça ne paraît plus aussi simple qu'avant, quand il pensait aller tout simplement courir vers le commissariat, raconter son histoire, se dénoncer.
Mais c'était avant. Il a changé en cinq minutes, plus qu'en tant d'années.
Il est calme pourtant. Il ne sait pas quoi faire, mais il est calme. Parce qu'il ne regrette pas son crime. Parce qu'il l'a toujours voulu.
Le mieux serait de faire ce que le cadavre semble lui indiquer. Se dénoncer. Toute personne ayant tué, quels que soient les motifs, doit aller en prison. Les criminels en fuite n'ont, de toute façon, aucune chance, et sûrement pas lui. Et puis, il ne peut pas renier entièrement ce qu'il était avant, quand tout était encore simple. Il devrait rester fidèle à lui-même.
Oui, il va faire cela, il affrontera les gens, la foule, le monde et le subira.
Et que diront-ils? Que tu es un saligaud! Il y aura beaucoup de gens pour pleurer le disparu, mais personne parmi cette poignée de pauvres crétins ne penserait à verser ne serait-ce qu'une larme pour l'assassin!
Il sent la rage au bord des lèvres. Elle coule entre elles. Une coulée de lave de rage.
Il envisage maintenant de montrer à la Terre son être immonde. Il veut fuir, se cacher...
Se cacher? Comme un lapin et ne sortir qu'avec prudence? Terrorisé? Hein? C'est ça que tu veux?
Oui! Se cacher puis sortir et puis tuer. Tuer des gens trop simples pour comprendre que l'on peut aimer tuer! Le plaisir du meurtre.
Mais le jour où après avoir été libre d'être lui, après avoir tué, après avoir pu contrôler la vie par le simple fait de la détruire, le jour où il se fera arrêter et sera montrer comme une bête au cours d'un procès, où il aura l'impression de vomir tout ce qu'il aimait en lui! Que fera-t-il?
Il fallait y penser avant, surtout que c'était simple avant.
L'étau se resserre dans sa tête. Il veut bouger, se libérer vers la gauche ou vers la droite, mais les deux mâchoires se resserrent sur lui. Il voudrait donc poser un genou à terre, mais cela est impossible. Il faut choisir. Maintenant.
Il regarde son ami, son frère, sa force, son couteau. Cette forme l'envoûte, l'attire...
Il faut se décider! Une décision bon sang! Mais comment choisir entre être pris et être pris? Il sera toujours seul!
Il tente de remettre de l'ordre dans les idées qui défilent et se bousculent dans sa tête.
Personne ne versera une larme pour l'assassin... poser un genou à terre... fuir et tuer pour le plaisir...faire comme quand tout était simple...tuer...humilié...poser un genou à terre...toujours seul contre eux...poser un genou à terre...poser un genou à terre...personne ne me comprend... poser un genu à terre... poser un genou à terre... à terre...
Prenant une puissante impulsion du pied, il se dirige l'arme levée vers la ville, vivant de sa dernière lucidité.